Routes impraticables, bac fluvial hors service, pression sur les ressources forestières et conséquences du barrage de Mekin : dans cette partie enclavée du Sud-Cameroun, les populations dénoncent un sentiment d’abandon et réclament des réponses concrètes de l’État.
Au cœur de la forêt du Dja, dans le Sud-Cameroun, un territoire semble vivre à l’écart des grands programmes d’aménagement et des promesses de désenclavement. Dans le canton Bulu du Dja, rattaché à l’arrondissement de Bengbis, les populations de plusieurs villages font face à une accumulation de difficultés : dégradation des pistes, difficultés de franchissement du fleuve Dja, accès compliqué aux soins et aux services essentiels, pression sur les ressources forestières et inquiétudes liées aux effets du barrage hydroélectrique de Mekin.
Cette situation prend une dimension particulière dans une région dont le patrimoine naturel bénéficie d’une reconnaissance internationale. La réserve de faune du Dja constitue en effet l’un des ensembles forestiers majeurs du Cameroun et est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987.
Pour les habitants, le paradoxe est difficile à accepter : vivre au sein d’un territoire bénéficiant d’une exceptionnelle richesse écologique tout en demeurant confrontés à des conditions d’existence particulièrement précaires.
Un territoire enclavé au cœur d’un patrimoine exceptionnel
Le canton Bulu du Dja s’organise notamment autour de localités telles que Nkolmbembe-Zambe et Mekas, dans l’orbite administrative de Bengbis. Le fleuve Dja, qui structure une partie importante de la géographie locale, constitue à la fois une ressource et une contrainte.
Lorsque les infrastructures de franchissement sont fonctionnelles, elles assurent la continuité des échanges entre les communautés. Lorsqu’elles sont défaillantes, elles peuvent au contraire transformer le fleuve en véritable barrière.
C’est précisément cette situation que dénoncent les habitants confrontés aux difficultés de déplacement vers les centres administratifs, commerciaux ou sanitaires.
Dans un territoire où les distances sont importantes et où les routes sont souvent difficiles à pratiquer, une infrastructure de franchissement dégradée ne représente donc pas un simple problème logistique. Elle peut devenir un enjeu de sécurité, de santé publique et de survie économique.
Le bac de Nlobesse’e, symbole d’un enclavement persistant
Le bac de Nlobesse’e occupe une place centrale dans les témoignages consacrés aux difficultés de la zone.
Selon les éléments rapportés localement, l’infrastructure aurait été gravement endommagée après l’embarquement d’un camion transportant du bois. L’accident aurait entraîné l’immersion du bac dans le fleuve, compromettant davantage les déplacements entre les deux rives.
Au-delà des circonstances exactes de l’accident, qui doivent être établies à partir de documents administratifs et d’enquêtes contradictoires, ses conséquences sont, elles, beaucoup plus faciles à mesurer pour les habitants : lorsque le franchissement devient impossible ou très aléatoire, les activités économiques ralentissent et l’accès aux services essentiels se complique.
La question sanitaire est particulièrement sensible
Dans une zone éloignée des grands centres urbains, l’évacuation rapide d’un malade ou d’une femme enceinte peut dépendre de la disponibilité d’une piste praticable et d’un moyen de franchissement opérationnel. Chaque rupture de la chaîne de transport peut alors allonger considérablement le délai d’accès aux soins.
Des pistes transformées en bourbiers
À cette difficulté s’ajoute l’état des voies de communication. L’axe Bengbis-Nkolmbembe-Zambe constitue un passage important pour les populations. Mais les témoignages recueillis dans la zone décrivent une piste fortement dégradée, marquée par les ornières, la boue et les difficultés de circulation.
La situation devient particulièrement préoccupante pendant les périodes de fortes pluies.
Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent régulièrement des habitants tentant de progresser dans des secteurs particulièrement boueux. Des véhicules peuvent y rester immobilisés, tandis que les usagers doivent parfois trouver des solutions improvisées pour franchir les passages les plus difficiles.
Pour les communautés rurales, la qualité d’une route ne se mesure pas seulement au confort des déplacements. Elle détermine aussi le coût du transport des produits agricoles, l’accès aux marchés, la fréquentation scolaire et la possibilité pour les services publics d’atteindre effectivement les villages.
Transport du bois
La dégradation des pistes soulève également une autre question : celle de la coexistence entre exploitation forestière et développement local.
Dans les zones forestières du Cameroun, le transport du bois lourd exerce une pression considérable sur les infrastructures routières lorsqu’elles ne sont pas dimensionnées ou entretenues en conséquence.
Les populations du canton Bulu du Dja s’interrogent ainsi sur la redistribution locale des bénéfices associés à l’exploitation des ressources naturelles.
Le problème ne consiste pas seulement à savoir combien de bois sort de la forêt. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles cette exploitation est réalisée, les infrastructures utilisées, les recettes publiques générées et les retombées effectivement perceptibles pour les communautés riveraines.
Ces questions doivent toutefois être distinguées des accusations individuelles de corruption, de complicité ou de protection de trafiquants. De telles accusations ne peuvent être considérées comme établies sans éléments de preuve et procédures permettant aux personnes mises en cause de répondre.
Une forêt protégée, des populations vulnérables

La forêt du Dja, valeur écologique exceptionnelle
Son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987 témoigne de l’importance internationale accordée à cet écosystème. Cette reconnaissance implique aussi des responsabilités en matière de conservation.
Mais la protection d’une forêt ne peut être dissociée des conditions de vie des communautés qui résident à proximité.
Lorsque les populations vivent dans des villages difficiles d’accès, avec un faible niveau d’équipement sanitaire, scolaire ou routier, la conservation peut devenir une source de tensions si elles ont le sentiment que les bénéfices de la protection profitent davantage au patrimoine naturel qu’aux habitants.
La question centrale devient alors celle de l’équilibre entre conservation de la biodiversité, développement local et participation des communautés.
Le précédent du barrage de Mekin
À proximité de cette zone se trouve également le barrage hydroélectrique de Mekin.
Le projet a suscité, depuis sa mise en œuvre, des interrogations concernant ses effets économiques, sociaux et environnementaux sur les populations riveraines.
Pour les communautés du Dja, les variations du niveau des eaux et les phénomènes de crue constituent une préoccupation particulière. Les impacts précis doivent être documentés au cas par cas par des données hydrologiques, des études environnementales et des rapports de suivi.
Il serait donc réducteur d’attribuer automatiquement chaque difficulté observée dans la région au barrage. En revanche, les inquiétudes des populations justifient un suivi public transparent des effets du projet et de ses mécanismes d’indemnisation, de compensation et d’accompagnement.
Quand l’isolement devient une question de santé publique
L’enclavement est rarement un problème isolé. Une route impraticable peut empêcher un enseignant de rejoindre son poste. Elle peut retarder l’arrivée d’un agent de santé. Elle peut augmenter le prix d’un sac de denrées alimentaires ou rendre impossible l’évacuation urgente d’un patient.
Dans les territoires forestiers éloignés, ces difficultés se cumulent.
L’absence ou l’insuffisance d’infrastructures sanitaires constitue donc un enjeu majeur. Les populations ont besoin non seulement de bâtiments, mais aussi de personnel, de médicaments, d’équipements, d’électricité, de moyens de transport et de systèmes d’évacuation fonctionnels.
La question du désenclavement est ainsi indissociable de celle de l’accès effectif aux droits sociaux fondamentaux.

Des populations qui demandent des réponses
Face à cette accumulation de difficultés, les habitants souhaitent que les administrations compétentes interviennent.
Plusieurs acteurs publics sont concernés : autorités administratives locales, collectivités territoriales décentralisées, services chargés des travaux publics, administration forestière et services responsables de la conservation de la faune et des aires protégées.
La réponse ne peut donc pas relever d’un seul ministère.
Il faudrait notamment pouvoir établir un état précis des infrastructures existantes, identifier les urgences, déterminer les responsabilités institutionnelles et publier un calendrier réaliste d’intervention.
La remise en état d’un bac, la réhabilitation d’une piste ou l’amélioration d’un centre de santé peuvent sembler être des opérations limitées à l’échelle d’un État. À l’échelle d’un village isolé, elles peuvent pourtant transformer radicalement la vie quotidienne.
Gouvernance forestière
Le cas du canton Bulu du Dja renvoie enfin à une problématique plus large : celle de la gouvernance des ressources naturelles.
Le Cameroun dispose d’un important patrimoine forestier et d’un cadre juridique encadrant son exploitation. Mais l’efficacité d’un dispositif légal dépend de sa mise en œuvre sur le terrain : contrôle des exploitations, traçabilité du bois, respect des règles de transport, protection de la faune, lutte contre les infractions et implication des communautés.
Les populations riveraines demandent légitimement à savoir ce que la présence d’une ressource aussi précieuse change concrètement dans leur quotidien.
La question mérite d’être posée sans amalgame : comment concilier exploitation économique, conservation et amélioration des conditions de vie des populations locales ?
Du silence local à l’interpellation de l’État
Le sentiment d’abandon exprimé dans le canton Bulu du Dja traduit aussi une crise de confiance envers les mécanismes ordinaires de réponse publique.
Lorsque les habitants estiment que leurs préoccupations ne trouvent pas de réponse au niveau local, ils cherchent naturellement à attirer l’attention des autorités nationales.
L’interpellation du chef de l’État s’inscrit dans cette logique.
Elle ne devrait cependant pas dispenser les administrations compétentes de jouer leur rôle. Une politique publique efficace suppose précisément que les problèmes puissent être identifiés, traités et suivis au niveau approprié, sans que chaque urgence locale doive remonter jusqu’au sommet de l’État.
Le Dja ne peut être seulement un sanctuaire sur une carte
Le véritable enjeu dépasse donc le seul canton Bulu.
Le Dja est à la fois un espace de biodiversité, un territoire habité et une composante du patrimoine naturel du Cameroun. Sa protection ne peut être durable si les communautés qui vivent autour de cet espace restent durablement confrontées à l’isolement et au manque d’infrastructures.
Protéger une forêt signifie aussi protéger les personnes qui vivent à ses abords.
Cela implique de rendre les routes praticables, de sécuriser les moyens de franchissement du fleuve, d’améliorer l’accès aux soins et à l’éducation, de renforcer la surveillance des ressources naturelles et de garantir davantage de transparence dans la gestion des revenus et des projets liés au territoire.
Le canton Bulu du Dja ne demande pas que son patrimoine soit sacrifié au développement. Il pose une question plus fondamentale : comment faire du patrimoine naturel un levier de développement plutôt qu’une richesse dont les populations riveraines ne percevraient que les contraintes ?
À cette question, les autorités publiques devront apporter des réponses documentées, vérifiables et durables.
Car derrière les pistes défoncées, le bac hors service et les difficultés quotidiennes de déplacement, ce sont des milliers de citoyens qui demandent simplement à ne pas être oubliés.
Adeline NGA