Le Cameroun envisage la création d’un Observatoire national du capital humain et de la mobilité des compétences. L’objectif est de mieux connaître les compétences qui quittent le pays, d’anticiper les besoins du marché du travail et de transformer la mobilité internationale des talents en levier de développement économique.
Pendant longtemps, la migration des travailleurs qualifiés a surtout été abordée sous l’angle de la « fuite des cerveaux ». Départs de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants, de techniciens, de chercheurs ou de professionnels du numérique : le phénomène nourrit régulièrement le débat sur la perte de compétences dont peuvent souffrir les économies africaines.
Mais la réalité de la mobilité internationale du travail est devenue plus complexe. Les travailleurs circulent, les compétences se déplacent, les entreprises recrutent au-delà des frontières et les diasporas entretiennent des liens économiques et professionnels avec leurs pays d’origine.
Dans ce contexte, le Cameroun entend désormais réfléchir à une approche davantage structurée : ne plus seulement constater le départ des compétences, mais disposer des outils nécessaires pour comprendre, anticiper et gouverner cette mobilité.
C’est dans cette perspective que se dessine le projet de création d’un Observatoire national du capital humain et de la mobilité des compétences.
Une infrastructure pour mieux connaître le capital humain camerounais
La première difficulté pour une politique efficace de mobilité des compétences réside dans la connaissance précise des ressources humaines disponibles.
Quelles compétences le Cameroun forme-t-il chaque année ? Dans quels secteurs les besoins sont-ils les plus importants ? Quels profils quittent le territoire ? Dans quels pays travaillent-ils ? Quels métiers exercent-ils ? Quelles compétences pourraient revenir ? Quels professionnels de la diaspora pourraient contribuer à des projets au Cameroun sans nécessairement s’y réinstaller définitivement ?
Autant de questions qui nécessitent des données régulières et fiables.
L’Observatoire envisagé aurait précisément vocation à produire cette connaissance.
Il pourrait notamment mettre en place un baromètre trimestriel du capital humain, destiné à suivre l’évolution des compétences, des besoins du marché du travail et des tendances de mobilité.
Une telle démarche permettrait de passer d’une lecture essentiellement administrative de la migration à une lecture économique et prospective.
L’enjeu n’est donc pas simplement de compter les départs. Il s’agit de comprendre ce que ces départs signifient pour le marché du travail camerounais, pour les secteurs stratégiques et pour les besoins futurs de l’économie.
Cartographier les compétences de la diaspora
La diaspora constitue un autre élément central de cette stratégie.
Les Camerounais établis à l’étranger représentent un réservoir de compétences, d’expériences professionnelles, de réseaux et de capitaux. Mais leur contribution potentielle au développement national ne peut être pleinement valorisée sans une meilleure connaissance de leurs profils.
La future infrastructure pourrait ainsi établir une cartographie des compétences de la diaspora camerounaise.
L’objectif serait de disposer d’une vision plus précise des professionnels présents à l’étranger : médecins, ingénieurs, chercheurs, enseignants, informaticiens, entrepreneurs, cadres financiers, experts industriels, spécialistes de l’intelligence artificielle, professionnels de la santé, de l’agriculture ou encore des infrastructures.
Une telle cartographie pourrait également identifier les secteurs dans lesquels la diaspora dispose de compétences particulièrement recherchées au Cameroun.
Cette connaissance ouvrirait la voie à de nouveaux mécanismes de coopération : missions d’expertise, transferts de compétences, mentorat, enseignement à distance, recherche collaborative, accompagnement d’entreprises ou participation à des projets d’investissement.
La mobilité ne serait alors plus uniquement synonyme de départ. Elle pourrait aussi devenir un moyen de faire circuler les connaissances.
Anticiper les métiers dont l’économie aura besoin
L’une des fonctions les plus stratégiques de l’Observatoire serait l’anticipation.
Les marchés du travail évoluent rapidement. Certains métiers disparaissent ou se transforment, tandis que de nouvelles professions apparaissent sous l’effet de la transformation numérique, de l’automatisation, de la transition énergétique, des changements démographiques et de l’évolution des modèles industriels.
Pour un pays comme le Cameroun, la question est double.
Il faut d’une part être capable de former les compétences nécessaires à l’économie nationale. D’autre part, il faut identifier les compétences susceptibles d’être demandées à l’international.
Cette seconde dimension est particulièrement importante.
Une veille internationale sur les métiers à exporter pourrait permettre d’identifier les secteurs dans lesquels les entreprises et les économies étrangères connaissent des pénuries de main-d’œuvre.
Le Cameroun pourrait alors mieux adapter certaines formations aux besoins identifiés sur les marchés internationaux.
Il ne s’agirait pas de former massivement des travailleurs uniquement pour répondre aux besoins d’autres pays, mais de construire une approche dans laquelle la mobilité internationale s’inscrit dans une stratégie plus large de développement des compétences.
De la formation à la mobilité : rapprocher les institutions
La réussite d’une telle politique dépendra toutefois de la coordination entre les institutions.
Le projet d’Observatoire prévoit justement de réunir plusieurs acteurs dont les responsabilités sont complémentaires.
Le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle (MINEFOP) intervient sur la formation et l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché du travail.
Le ministère de la Jeunesse et de l’Éducation civique (MINJEC) constitue un acteur important pour les questions liées à la jeunesse et à l’insertion.
Le ministère des Relations extérieures (MINREX) pourrait jouer un rôle majeur dans la négociation des accords avec les pays partenaires.
Le ministère des Finances (MINFI) serait notamment concerné par le suivi des flux financiers liés à la diaspora et des transferts de fonds.
À ces acteurs publics devraient s’ajouter le patronat, le Fonds national de l’emploi (FNE), les universités, les établissements de formation et, plus largement, les acteurs économiques.
Cette approche interministérielle répond à une réalité simple : la mobilité des compétences ne relève pas d’un seul ministère.
Elle touche simultanément à l’emploi, à la formation, à la diplomatie, à la jeunesse, aux finances, à l’enseignement supérieur, aux entreprises et au développement économique.
Négocier des accords bilatéraux à partir des besoins du marché
L’autre dimension importante du projet concerne les accords bilatéraux.
La mobilité internationale des travailleurs s’organise de plus en plus à travers des mécanismes de coopération entre États. Ces accords peuvent notamment faciliter la circulation de certaines catégories de travailleurs, améliorer la reconnaissance des qualifications ou encadrer les conditions de recrutement.
Pour le Cameroun, disposer de données précises sur son capital humain pourrait renforcer sa capacité de négociation.
Au lieu d’aborder chaque partenariat uniquement sous l’angle de la migration, le pays pourrait davantage raisonner en termes de besoins réciproques en compétences.
Quels métiers sont recherchés par le pays partenaire ? Quels profils le Cameroun peut-il proposer ? Quelles formations doivent être renforcées ? Quelles garanties peuvent être négociées pour les travailleurs ? Comment assurer la reconnaissance des qualifications ? Quels mécanismes peuvent favoriser le retour ou la circulation des compétences ?
Ces questions pourraient devenir partie intégrante des négociations bilatérales.
L’enjeu serait ainsi de passer d’une mobilité parfois subie à une mobilité davantage organisée, documentée et négociée.
La diaspora : des transferts financiers aux transferts de compétences
La contribution de la diaspora est souvent mesurée à travers les transferts d’argent envoyés aux familles restées au pays.
Ces flux ont évidemment une importance économique et sociale considérable. Mais ils ne représentent qu’une partie du potentiel de la diaspora.
Les transferts de connaissances peuvent être tout aussi déterminants.
Un chercheur installé en Europe ou en Amérique du Nord peut participer à un programme universitaire au Cameroun. Un ingénieur peut accompagner à distance une entreprise locale. Un médecin peut contribuer à la formation de professionnels de santé. Un spécialiste du numérique peut encadrer de jeunes développeurs. Un entrepreneur peut faciliter l’accès d’une entreprise camerounaise à un réseau international.
Cette logique correspond à une conception plus large de la mobilité : une compétence peut circuler sans que son détenteur ait nécessairement besoin de revenir définitivement au pays.
L’Observatoire pourrait justement contribuer à identifier ces profils et à mettre en relation les besoins nationaux avec les expertises disponibles dans la diaspora.
Transformer le départ en circulation des compétences
La notion de « fuite des cerveaux » décrit une partie du phénomène, mais elle ne suffit plus à rendre compte de toutes les formes contemporaines de mobilité.
Un professionnel peut partir, acquérir une nouvelle expertise, développer un réseau international et contribuer ensuite à des projets dans son pays d’origine.
Un étudiant formé à l’étranger peut revenir créer une entreprise.
Un chercheur peut travailler entre plusieurs institutions.
Un expert peut intervenir ponctuellement sur des projets nationaux.
Un entrepreneur de la diaspora peut investir au Cameroun.
Cette circulation peut produire des effets positifs si elle est accompagnée par des politiques publiques adaptées.
La question centrale devient donc moins : « comment empêcher les compétences de partir ? »
Elle devient plutôt : « comment faire en sorte que la mobilité des compétences bénéficie aussi au Cameroun ? »
Cette évolution de perspective est importante, car la mobilité internationale du travail est devenue une réalité structurelle de l’économie mondiale.
Un outil d’aide à la décision
Au-delà de la production de statistiques, l’Observatoire pourrait devenir un véritable outil d’aide à la décision publique.
Ses données pourraient notamment éclairer les politiques de formation professionnelle, l’enseignement supérieur, les programmes d’insertion des jeunes, les stratégies sectorielles et les négociations internationales.
Imaginons, par exemple, qu’une hausse importante de la demande internationale soit identifiée dans un métier particulier.
Le Cameroun pourrait alors analyser sa capacité de formation, déterminer les compétences disponibles, identifier les écarts avec les standards internationaux et éventuellement adapter les programmes de formation.
À l’inverse, si un secteur stratégique connaît une forte perte de compétences, les pouvoirs publics pourraient disposer d’informations permettant d’anticiper les conséquences sur le marché du travail.
La donnée deviendrait ainsi un instrument de pilotage.
Une gouvernance qui devra reposer sur des données fiables
La création d’un Observatoire ne garantit toutefois pas, à elle seule, une meilleure gouvernance de la mobilité.
Sa crédibilité dépendra de la qualité des données produites, de leur actualisation et de la capacité des institutions à les partager.
L’enjeu sera notamment d’éviter la fragmentation des informations entre administrations, établissements de formation, entreprises et représentations diplomatiques.
Il faudra également définir des indicateurs communs permettant de suivre les évolutions dans le temps.
Combien de diplômés partent chaque année ? Dans quels secteurs ? Vers quelles destinations ? Combien reviennent ? Combien créent ou financent des entreprises au Cameroun ? Combien participent à des programmes de transfert de compétences ? Quels métiers connaissent les pénuries les plus importantes ? Quels sont les besoins futurs des secteurs stratégiques ?
La réponse à ces questions pourrait permettre de construire progressivement une véritable intelligence nationale du capital humain.
La mobilité comme infrastructure stratégique
Derrière le projet d’Observatoire se trouve finalement une idée plus large : la mobilité des compétences pourrait être considérée comme une infrastructure stratégique de l’économie camerounaise.
À l’image des infrastructures énergétiques, numériques ou de transport, le capital humain conditionne la capacité d’un pays à produire, à innover et à attirer des investissements.
Mais contrairement à une infrastructure physique, les compétences sont mobiles.
Elles peuvent changer de région, de secteur ou de pays. Elles peuvent être transférées à distance. Elles peuvent être renforcées par la formation et valorisées à travers les réseaux internationaux.
Cette mobilité constitue donc à la fois un défi et une opportunité.
Le défi consiste à éviter que certains secteurs essentiels soient durablement privés de compétences.
L’opportunité consiste à connecter le Cameroun aux marchés internationaux du travail tout en organisant les mécanismes permettant au pays de bénéficier des connaissances, des revenus, des réseaux et des investissements générés par cette circulation.
Un changement de paradigme
La création envisagée de l’Observatoire national du capital humain et de la mobilité des compétences traduit ainsi un changement de paradigme.
Il ne s’agit plus seulement de considérer la migration des travailleurs qualifiés comme une perte à limiter.
Il s’agit de gouverner la mobilité.
Cela suppose de connaître les compétences disponibles, d’anticiper les besoins, de renforcer les formations, de protéger les travailleurs, de négocier des partenariats adaptés et de mieux connecter la diaspora à l’économie nationale.
Pour le Cameroun, le véritable enjeu sera donc de construire un système dans lequel la mobilité internationale peut produire une valeur partagée : pour les travailleurs, pour les entreprises, pour les pays partenaires et pour l’économie camerounaise.
La mobilité des compétences est appelée à durer. Les talents continueront de circuler entre les pays et les marchés du travail continueront de se mondialiser.
Dans ce nouvel environnement, le Cameroun dispose d’un atout essentiel : son capital humain.
La question n’est désormais plus seulement de savoir combien de compétences quittent le pays.
Elle est de savoir où elles sont, ce qu’elles font, ce dont elles ont besoin, ce que l’économie camerounaise recherche et comment organiser leur circulation au bénéfice du développement national.
C’est précisément sur cette capacité à connaître, anticiper et connecter les compétences que pourrait reposer la nouvelle gouvernance de la mobilité camerounaise.
NGA Adeline