Avec 5,8 % du PIB, près de 3 % des emplois et une valeur des services écosystémiques estimée à 22 600 milliards de FCFA, l’économie bleue camerounaise pèse déjà lourd. Mais entre potentiel et véritable moteur de croissance, le pays doit encore franchir plusieurs étapes : mieux connaître ses ressources, protéger ses écosystèmes, moderniser ses filières et surtout créer davantage de valeur localement.
Le Cameroun n’a peut-être pas encore pleinement pris la mesure de sa richesse bleue. Pourtant, des données publiées en janvier 2026 par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) dessinent un potentiel considérable.
Selon l’évaluation préliminaire réalisée avec les autorités camerounaises, l’économie bleue représenterait environ 5,8 % du PIB national et 3 % de l’emploi, tandis que les services fournis par les écosystèmes aquatiques et marins sont estimés à 22 600 milliards de FCFA par an. Ces chiffres restent appelés à être affinés, mais ils donnent une première idée du poids économique d’un secteur longtemps abordé de manière fragmentée.
Le Cameroun dispose en effet d’un atout particulier : son économie bleue ne se limite pas à l’océan. Elle englobe également les fleuves, rivières, lacs, zones humides, ressources halieutiques et écosystèmes côtiers.
L’enjeu est désormais de passer de ce potentiel dispersé à une véritable stratégie nationale à travers :
Pêche et aquaculture : produire davantage de valeur, pas seulement davantage de poissons.
La pêche constitue l’un des piliers les plus évidents de l’économie bleue camerounaise. Le secteur fait vivre de nombreuses communautés côtières et contribue à l’approvisionnement alimentaire. Mais la question centrale est celle de la valorisation.
L’exemple de la pêche artisanale crevettière est révélateur. Une enquête menée avec la FAO et le MINEPIA a estimé la production annuelle à environ 6 000 tonnes, pour une valeur économique d’environ 30 milliards de FCFA. L’étude a recensé plus de 11 000 acteurs dans cette filière.
Ces chiffres montrent qu’il existe déjà une économie autour de la ressource.
Mais pour passer à une économie bleue plus performante, il faut aller plus loin : améliorer les débarcadères, la conservation, la chaîne du froid, la transformation, le conditionnement et la commercialisation.
L’aquaculture constitue également un relais possible de croissance, à condition qu’elle soit développée avec des normes environnementales et sanitaires adaptées. Le défi camerounais est donc de transformer une ressource halieutique en chaîne de valeur complète. A Douala, Kribi, Limbe, les infrastructures portuaires sont au cœur de la transformation. Le Cameroun possède un autre avantage : une façade maritime stratégique et plusieurs pôles portuaires. Les activités portuaires et le transport maritime peuvent jouer un rôle déterminant dans la diversification économique du pays, notamment en matière de commerce, de logistique et d’industrialisation. Mais le développement d’une économie bleue suppose de ne pas considérer le port uniquement comme une infrastructure de transit.
Autour des ports peuvent se développer des activités de maintenance navale, de transformation, de services logistiques, de numérique maritime, de formation professionnelle et de valorisation des produits de la mer. L’enjeu est donc de faire émerger un véritable écosystème économique autour des infrastructures maritimes.
À l’échelle régionale, cette transformation est d’autant plus importante que la CEA relève le caractère encore peu compétitif du transport maritime et fluvial en Afrique centrale.

Mangroves : le patrimoine naturel qui peut devenir un capital climatique.
À l’embouchure du Wouri, dans la région du Littoral, mais aussi dans le Sud-Ouest, les mangroves constituent un patrimoine écologique majeur.
Elles jouent un rôle dans la protection du littoral, la reproduction de nombreuses espèces et le stockage du carbone.
Mais ces écosystèmes subissent des pressions liées notamment à l’urbanisation, aux activités économiques et aux différentes formes de pollution.
L’évaluation présentée en janvier 2026 par la CEA estime que les mangroves camerounaises se situent à environ 40 % de leur état naturel, avec une dégradation particulièrement importante signalée autour de Douala et de l’estuaire du Wouri.
Cette situation illustre un paradoxe : ce qui constitue une richesse économique peut devenir une vulnérabilité si la conservation n’accompagne pas l’exploitation.
La restauration des mangroves pourrait donc devenir un axe majeur de l’économie bleue camerounaise, notamment à travers le financement climatique, le carbone bleu, l’écotourisme et la valorisation des services écosystémiques.
Le potentiel touristique et les nouveaux métiers de la mer
De Kribi à Limbe, en passant par les zones insulaires et les espaces côtiers, le Cameroun dispose d’un potentiel touristique encore largement perfectible.
L’économie bleue offre ici une possibilité de diversification : écotourisme, tourisme balnéaire responsable, activités nautiques, observation de la biodiversité, recherche scientifique et valorisation du patrimoine côtier.
Mais l’enjeu ne se résume pas à attirer davantage de touristes. Il faut également créer des emplois qualifiés autour de la mer : guides spécialisés, biologistes marins, techniciens aquacoles, experts environnementaux, professionnels de la gestion portuaire, ingénieurs, spécialistes des données et entrepreneurs dans les services liés aux écosystèmes aquatiques.
La jeunesse camerounaise pourrait ainsi devenir l’un des principaux bénéficiaires de cette transition, si les formations suivent les besoins des nouvelles chaînes de valeur.
Le tournant stratégique : le Cameroun veut désormais mesurer son économie bleue
C’est peut-être l’évolution la plus importante.
Pendant longtemps, les activités liées à l’eau étaient traitées séparément : pêche d’un côté, tourisme de l’autre, ports, environnement ou transport ailleurs.
Or, l’approche de l’économie bleue consiste précisément à regrouper ces activités dans une vision économique, sociale et écologique commune.
En 2025, le Cameroun a engagé, avec la CEA, la mise en œuvre du Blue Economy Valuation Toolkit (BEVTK). Près de 40 experts nationaux ont ensuite été formés en janvier 2026 pour contribuer au développement d’une future stratégie nationale de l’économie bleue.
Cette démarche répond à un problème essentiel : on ne peut pas correctement piloter ce que l’on ne mesure pas.
Les premières estimations indiquent que l’économie bleue représente déjà 5,8 % du PIB et environ 3 % des emplois. Mais elles montrent également que les services écosystémiques représentent une valeur considérable, estimée à 22 600 milliards de FCFA.
Le véritable défi : passer du potentiel aux résultats
Le Cameroun dispose désormais d’un début de boussole. La prochaine étape sera celle de l’action.
Cela implique de mieux coordonner les administrations, d’améliorer les données statistiques, de mobiliser les investissements privés et publics, de renforcer la surveillance des ressources, de lutter contre les pratiques de pêche destructrices et de donner davantage de place aux communautés côtières.
La question sera également celle de la répartition de la valeur.
Si la pêche augmente mais que la transformation se fait ailleurs, si les ressources naturelles sont exploitées sans restauration des écosystèmes ou si les communautés locales restent en marge des bénéfices, l’économie bleue ne remplira qu’une partie de sa promesse.
À l’inverse, une stratégie qui associe pêche durable, aquaculture, infrastructures portuaires, tourisme responsable, protection des mangroves, innovation et formation pourrait faire de l’eau un véritable levier de diversification de l’économie camerounaise. Le Cameroun à l’heure du choix
Le pays n’a plus seulement besoin de regarder la mer comme une frontière ou comme une voie de transport.
Il doit aussi la considérer comme un capital économique, écologique et social.
Les chiffres disponibles donnent une première mesure de cette richesse. La future stratégie nationale devra maintenant déterminer comment la transformer en emplois, en revenus, en innovation et en résilience climatique, sans compromettre les écosystèmes qui en sont la source.
L’avenir de l’économie bleue camerounaise ne se jouera donc pas uniquement sur les quais de Douala ou de Kribi. Il se jouera aussi dans les villages de pêcheurs, les mangroves du Wouri, les laboratoires, les centres de formation, les entreprises de transformation et les administrations chargées de protéger les ressources.
C’est là que se trouve le véritable défi : faire de l’eau non plus seulement une ressource à exploiter, mais un patrimoine à valoriser et à transmettre.
Suzanne Maah