Deuxième massif forestier au monde après l’Amazonie, le Bassin du Congo couvre 200 millions d’hectares et joue un rôle vital pour le climat, la biodiversité et les moyens de subsistance de plus de 60 millions de personnes. Au Cameroun, qui abrite environ 20 millions d’hectares de forêts, le défi est clair, concilier exploitation économique du bois et gestion durable pour créer des emplois décents et durables.

Un potentiel économique majeur, mais sous-exploité
La filière forêt-bois représente l’un des premiers secteurs d’exportation hors pétrole pour le Cameroun. Elle génère des devises, des recettes fiscales et alimente des milliers de PME de transformation parmi lesquelles:
– La transformation locale, celle-ci passe du bois brut aux produits à plus forte valeur ajoutée : parquets, meubles, menuiserie. L’objectif est de capter plus de valeur sur place au lieu d’exporter la matière première.
– Les produits forestiers non ligneux – PFNL: miel, noix de kola, moabi, écorces médicinales. Un marché en pleine expansion qui valorise le savoir des communautés.
– Les services écosystémiques: crédit carbone, écotourisme, paiement pour services environnementaux. Le Bassin du Congo est un puits de carbone mondial.
Mais ce potentiel est freiné par l’exploitation illégale, la corruption et la faible capacité de transformation industrielle.
L’employabilité, un enjeu social au cœur de la durabilité
La forêt fait vivre directement et indirectement des centaines de milliers de personnes : bûcherons, scieurs, transporteurs, artisans, vendeuses de PFNL, guides eco touristiques.
Pour que la filière soit durable, il faut des emplois formels, sûrs et qualifiés à travers:
– Formation professionnelle: former des jeunes aux métiers de la sylviculture, de la transformation du bois, du contrôle forestier et de l’agroforesterie.
– Intégration des communautés locales et peuples autochtones: ils sont les premiers gardiens de la forêt. Leur consentement libre, préalable et éclairé, rappelé par la jurisprudence de la Cour africaine des Droits de l’homme, doit guider tout projet d’exploitation.
– Formalisation du secteur informel: beaucoup d’emplois échappent encore aux cotisations sociales et aux normes de sécurité. La formalisation protège les travailleurs et augmente les recettes de l’État.
La forêt fait vivre, mais à quel prix ? La filière emploie directement et indirectement plus de 300 000 personnes en Afrique Centrale. Mais la qualité de l’emploi pose question.

Comme le souligne la Commission des Droits de l’homme du Cameroun (CDHC) dans ses travaux sur les peuples autochtones, valoriser les savoirs traditionnels est aussi une façon de créer de l’employabilité dans la santé, la culture et la conservation. Elle ajoute que, la corruption favorise l’exploitation illégale des terres, des forêts et des ressources naturelles, souvent au mépris du consentement libre, préalable et éclairé des communautés. La pleine participation, effective et inclusive à la vie publique des communautés est la clé. Sans elles, pas de forêt debout. Sans forêt debout, pas d’emplois demain.
Changement climatique et biodiversité
Déforester, c’est libérer du carbone. Le Bassin du Congo est un rempart contre le dérèglement climatique. Il est donc nécessaire d’intégrer la conservation dans l’exploitation. Créer des couloirs de faune, protéger les zones à haute valeur de conservation, et développer des mécanismes de paiement pour services environnementaux.
Équilibre social
Une gestion durable qui ne crée pas d’emplois décents est vouée à l’échec. Il faut à cet effet:
– Formaliser le secteur informel pour protéger les travailleurs.
– Assurer une meilleure redistribution des revenus forestiers aux communes et aux populations riveraines.
– Valoriser le rôle des femmes, notamment dans la chaîne des PFNL, et celui des sages-femmes et détentrices de savoirs traditionnels pour la santé communautaire en zone forestière.
Trois piliers d’une gestion durable
Pour éviter la surexploitation, trois conditions sont indispensables à savoir :
• la gouvernance et la légalité, elles permettent de renforcer l’application de la loi, la traçabilité du bois via le système FLEGT, et lutter contre la corruption qui favorise l’exploitation illégale des forêts au détriment des communautés.
• l’aménagement forestier participatif. Les concessions forestières et les forêts communautaires doivent intégrer les populations dans la gestion. L’expérience du SWECUF 2026 à Buéa montre que la valorisation du patrimoine culturel va de pair avec la préservation des ressources.
• l’investissement dans la chaîne de valeur verte. Il s’agit de créer des pôles de transformation près des zones de production, soutenir les PME vertes, et financer la recherche sur les essences moins exploitées.
• le défi, concilier les deux.
Le dilemme est réel. Exploiter pour créer de la richesse maintenant, ou préserver pour garantir les emplois et le climat demain.
Selon les experts, c’est une exploitation sélective, à rotation longue, couplée à la transformation locale. Cela crée plus d’emplois par m³ de bois récolté, réduit la pression sur la forêt et augmente les revenus de l’État.
Le Bureau National de l’Etat Civil (BUNEC) a d’ailleurs intégré ce processus dans ses outils de planification des actions pour améliorer l’enregistrement des populations forestières. Mieux identifier les ayants droit, c’est mieux répartir les retombées économiques.
Faut-il le rappeler, le Bassin du Congo n’est pas qu’un stock de bois. C’est une économie, une culture et un bouclier climatique. La gestion durable ne s’oppose pas à la valorisation économique. Elle la conditionne. Et l’employabilité de la filière en dépend : des emplois plus nombreux, plus qualifiés et plus respectueux de l’environnement et des droits des communautés.
L’enjeu du Cameroun et de l’Afrique d’ici 2030 est de passer d’une économie d’extraction à une économie de la forêt qui crée de la valeur sans détruire le capital.
By Suzanne Maah